Les serments indiscrets aux Célestins : de l’universalité des peurs amoureuses

Au théâtre des Célestins, le mois d’avril rime avec Marivaux. Après Les Fausses Confidences, ce sont Les Serments indiscrets qui s’invitent à Lyon. La mise en scène de Christophe Rauck nous renvoie une comédie dépoussiérée et actualisée pour une soirée de stratagèmes et de séduction.

Marivaux écrit «Dans La Surprise de l’amour, il s’agit de deux personnes qui s’aiment pendant toute la pièce, mais qui n’en savent rien eux-mêmes, et qui n’ouvrent les yeux qu’à la dernière scène. Dans Les Serments indiscrets, il est question de deux personnes qui s’aiment d’abord, et qui le savent, mais qui se sont engagées de n’en rien témoigner, et qui passent leur temps à lutter contre la difficulté de garder leur parole en la violant.»

Lucile et Damis se le sont promis, jamais ils ne s’aimeront. On le sait bien, chez Marivaux tout se termine toujours par un mariage, or ici dans sa pièce préférée tout commence par la promesse d’un non mariage. Evidemment, des sentiments nouveaux, chez ces personnes sans attaches, vont commencer à bouleverser leurs plans si bien établis. Cependant, l’émotion amoureuse aura-t-elle raison de la raison et de l’orgueil de leur promesse ?

On est loin d’être déçu, devant cette pièce qui a reçu le prix du meilleur spectacle théâtral 2012/2013. Rien n’est laissé au hasard, le décor sert au quiproquo et à la ruse, le thème central par son évidente modernité est mis en valeur grâce à l’utilisation d’objets anachroniques comme la caméra. Les rideaux évoquent un jeu entre l’intérieur et l’extérieur, entre ces sentiments qu’on enfouit et cette image qu’on assume.

Cette pièce est certainement une des plus étonnantes de Marivaux. Loin de se résumer aux stratagèmes et aux amours impossibles entre classes sociales différentes, ici les sentiments sont mis à nu. La correspondance avec notre époque saute aux yeux, par le génie de la mise en scène très certainement mais aussi par l’accessibilité de la langue et l’intelligence de l’histoire. On en vient à se demander comment une pièce écrite au XVIIème siècle traduit aussi bien des sentiments et des dilemmes aussi actuels. La peur de l’engagement ou l’indépendance et la réussite personnelle sont-ils des thèmes désuets ?

Les personnages, prisonniers de leur caractère et de leur façon de réagir ne peuvent se laisser aller. Un homme, aimant sa liberté jusqu’à sacrifier toute preuve d’affection, peut-il accepter de tomber sous le charme de celle qu’on le force à épouser ? Loin de rester dans l’analyse d’un sentiment amoureux qu’on ne s’avoue pas, c’est un dilemme avec l’image d’eux même qu’ils engendrent. Les notions d’orgueil, de refoulement et d’artifice sont ici parfaitement exploitées, nous renvoyant chacun à nos propres failles.

Tout est toujours grands sentiments derrière un air léger chez Marivaux, ici la réflexion est plus intime et personnelle, les conflits plus proches de nous. Lucile le dit elle-même et utilise un langage proche d’une de ces femmes ne souhaitant ni attache, ni dépendance : « Restons-en là, je vous prie ; car à la fin, tant de politesses me supposeraient un amour-propre ridicule, et ce serait une étrange chose qu’il fallût me demander pardon de ce qu’on ne m’aime point. En vérité, l’idée serait comique. Ce serait en m’aimant qu’on m’embarrasserait. »

Ainsi, Christophe Rauck nous enchante avec un Marivaux actuel et parfaitement mis en valeur. L’ambiance est légère et la mise en scène est profonde. Le jeu des acteurs fait vivre des discours toujours plus contemporains.

Et plus si affinités

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