Les bas fonds du Baroque : Rome par en dessous

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Rome, ses palais magnifique, ses églises glorieuses, ses monuments imposants : nous sommes au XVIIeme siècle et tout ici exhale la puissance du Pape, le pouvoir des princes de l’Église, des riches familles nobles. La cité vaticane est alors le centre de l’univers catholique, une ville monde d’avant l’heure où il est de bon ton de faire sa formation de diplomate, au coeur de la politique européenne. Mais derrière les façades somptueuses, par delà les quartiers opulents et les larges avenues, il y a un dédale de rues sombres et dangereuses, terrains vagues et fossés y pullulent où végètent des centaines de miséreux. En marge de toute cette beauté, règne une misère noire, celle d’une population laissée pour compte, qui jure avec la pompe du protocole, et qu’on ignore consciencieusement.

Malfrats, mendiants, prostituées, ivrognes, fêtards … le centre névralgique de la chrétienté possède un autre visage, antagoniste. En quelques soixante-dix tableaux, Les bas fonds du baroque nous dévoile cette atmosphère particulière aux bordels et aux cabarets d’alors. L’exposition installée au Petit Palais offre ainsi l’occasion de découvrir Rome sous un autre angle, passionnant car beaucoup plus humain. Au fil des salles, on découvre l’importance des sorcières, des courtisanes, des voleurs et des brigands au sein de cette cour des Miracles. Les beuveries sont nombreuses et les hommages à l’antique Bacchus sont constants autant que fatals. Les rixes n’en finissent plus, on se bat, on s’étripe, on se dépouille. Venus à Rome pour étudier leur art, car Rome est aussi un carrefour culturel attractif, de jeunes peintres observent. Et retracent.

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Femme à la guitare, Simon Vouet (vers 1618-1620), huile sur toile. Crédits : COLLECTION PARTICULIERE

Ils viennent de France, du Nord, du Sud, ils se nomment Le Lorrain, Vouet, Manfredi, Van Laer, Miel, de Ribera, ils veulent suivre les pas d’un Carrache, d’un Caravage, ils s’abreuvent aux beautés classiques des architectures comme aux tonneaux de mauvais vin et aux yeux fatigués des filles publiques. En quête de riches protecteurs pour amorcer leur carrière, c’est dans les rues qu’ils vont faire leurs armes d’artistes en se frottant à la réalité crue, la vérité du monde, loin des ors et des velours, dans la boue, la fange. Nombre d’entre eux s’y amuseront beaucoup, ainsi les peintres d’origine néerlandaise qui fondent les « Bentvueghels », les « oiseaux de la bande », collectif avant la lettre se réclamant de Bacchus pour les fiestas, mais à la source d’une entraide entre artistes expatriés. C’est que la vie est dure aussi pour les créatifs de l’époque et l’art nourrit rarement son homme. Maniéristes dans le style, les peintres de la ville vont s’avérer réalistes dans leurs sujets. Et leurs tableaux vont trouver acquéreurs parmi cette haute société passionnée de raretés, qui va accrocher la pittoresque l’image du malheur dans ses appartements pour s’en délecter.

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Bentvueghels dans une taverne romaine, Roeland van Laer (vers 1626-1628), huile sur toile. Crédits : MUSEO DI ROMA/PALAZZO BRASCHI

Ce véritable clash social dicte la scénographie de l’exposition, remarquablement orchestrée par Pier Luigi Pizzi. Spécialiste incontournable de l’opéra baroque, le metteur en scène s’est illustré par nombre de spectacles à succès. C’est tout naturellement qu’il scénographie des expositions à thème comme le très réussi Seicento, le siècle de Caravage dans les collections françaises présenté au Grand Palais en 1988, ou Versailles et les tables royales en Europe, XVII e -XI X e siècle en 1994 et Versailles et l’Antique en 2013. Avec Les bas fonds du Baroque, il choisit d’opposer une vaste galerie lumineuse ornée de gravures de monuments ecclésiastiques avec une enfilade de salons sombres et cossus où les stucs rehaussent les tableaux témoignant de la misère du temps. Les miroirs démultiplient l’espace et l’effet d’illusion, tandis que les peintures rappellent la réalité humaine. L’effet est saisissant et étouffant à la fois, on se retrouve dans la situation voyeuriste et perverse des riches collectionneurs accrochant ces œuvres dans leur cabinet de curiositécomme autant d’exemples de monstruosités.

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Pieter Boddingh van Laer, Autoportrait avec scène de magie Vers 1638-1639 Huile sur toile, 78,8 x 112,8 cm En dépôt à New York, Metropolitan Museum of Art © Courtesy The Leiden Collection, New York.

Cette mise en regard en dit bien plus long sur l’esprit de l’époque que n’importe quel catalogue. Nous sommes sur un théâtre social où les apparences sont trompeuses. Où se situe la vérité, la justice, les valeurs ? Qui ici est dans le vice ? En se saisissant du quotidien qui les entoure, les peintres détournent notre regard du clinquant et soulignent une vérité qu’ils mettent en scène, comme une pièce de comedia dell’arte. Burlesque, outrancière, brutale, pas encore naturaliste mais déjà en ligne de mire. Le propos est intelligent : c’est en effet un mouvement de fond qui s’opère alors dans la perception de ces artistes inscrits dans la mouvance du précurseur Caravage, alors que le roman picaresque fait ses premiers pas. Repenser le héros en deçà d’impossibles perfections, découvrir l’humain par delà le péché, se détourner du faste pour embrasser le vrai : la période est baroque certes, mais la démarche annonce le réalisme.

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Et plus si affinités
http://www.petitpalais.paris.fr/fr/expositions/les-bas-fonds-du-baroque-la-rome-du-vice-et-de-la-misere

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