Le Prince – tous les hommes sont méchants : dur dur d’être au pouvoir

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« Machiavélique » :

  • Qui est digne de la doctrine de Machiavel, considérée comme négation de la morale.
  • Qui est d’une grande perfidie, d’une scélératesse tortueuse.

Dit comme ça, la pensée développée par Machiavel dans Le Prince n’a rien d’engageant, encore moins de valorisant. On peut même dire que c’est limite rebutant, pour ne pas dire diabolique. Et pourtant … l’adjectif, tout ce qu’il y a de péjoratif dans l’inconscient collectif, souffre de siècles de bad buzz savamment orchestrés par des générations de blaireaux politiques désireux de détourner les potentiels lecteurs d’un ouvrage qui pourrait leur ouvrir les yeux sur les mécanismes de la real politique. C’est que l’acte de naissance des modes de gouvernement modernes a beaucoup à apprendre aux dirigeants de ce monde (qui d’ailleurs ne se privent pas de l’appliquer régulièrement) … comme à la population qui pourrait y trouver nombre d’enseignements sur sa puissance de masse. Oui Le Prince, lu d’un œil objectif, s’avère une analyse sans concession du pouvoir et personne ne devrait en faire l’économie.

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Photo Pierre Grosbois

 

Fort de cette conviction, et désireux de marquer le 500eme anniversaire de l’ouvrage, Laurent Gutmann s’en saisit pour en réaliser une adaptation ingénieuse, saisissante, drôle et perspicace : Le Prince – tous les hommes sont méchants nous plonge donc dans un stage d’entreprise destiné à initier les éventuels apprentis souverains aux arcanes du pouvoir. Ils sont donc trois profils convoqués, une jeune cadre dynamique en tailleur, un comptable intello à lunettes, un manutentionnaire sympa et métalleux, qui durant une heure trente, et sous l’oeil sévère, critique et complice d’un maître et de son assistante, vont découvrir les obstacles à franchir, les inconvénients de leur fonction, la solitude qui leur incombe.

Si tout cela devait se résumer à posséder « la force du lion et la ruse du renard », ça irait encore. Mais c’est une perpétuelle surveillance qu’il faut mener, sur les autres, les opposants, les rivaux, les ministres … et soi-même. Ne pas fléchir, ne pas faire aveuglément confiance, jongler entre les ambitions des uns, la flatterie des autres, connaître son pays, celui des autres, connaître la psychologie de chacun, les moteurs affectifs de tous … le pouvoir à ce stade n’est plus plaisir ou vanité mais une véritable vocation, un chemin de croix ? Nous assistons à cette formation accélérée dans un espace scénique converti en salle de réunion, où l’on tire les rois au propre et au figuré, où l’on se fait la guerre à coup de pistolet pour gamin, où les ors du pouvoir sont symbolisés par un tapis rouge et une demi limousine.

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Photo Pierre Grosbois

 

Le public est impliqué bien sûr, de manière parfoirs musclée, puisqu’il figure le peuple que chaque candidat va devoir diriger, et que cette direction, franchement, ce n’est pas toujours de la tarte. Alternant citations du livre prononcées d’une voix docte par le formateur baptisé « Nicolas » et mises en situation rocambolesques, nous abordons toutes les formes de structures depuis la gestion collégiale jusqu’au terrorisme gouvernemental, et au meurtre d’Etat. C’est énergique, à se tordre de rire … et d’une très grande clarté. Ainsi le passage désopilant et échevelé sur le rapport entre pouvoir et arts qui dérive du mécénat culturel à la société du spectacle au travers d’une fiesta débridée qui évoque un realityshow graveleux à s’y méprendre.

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Photo Pierre Grosbois

 

Inacceptable, voyons : le Prince se doit d’avoir la connaissance, la distinction, la prestance, la classe, d’être en bon terme avec les artistes sans jamais tomber dans le putassier, le racoleur et le bas de gamme. Et faire faire le sale boulot par un sous fifre, pour ne pas entacher l’auréole qui lui sert de couronne (faut savoir rester prudent) tout en conservant l’harmonie du pays, ici symbolisée par la chorale que notre formateur s’efforce de mettre à l’unisson. Il y arrivera, non sans effort, … mais au moment où il exultera, un autre prendra sa place. Car on n’est jamais à l’abri d’un complot, et la moindre inattention peut être fatale.

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Photo Pierre Grosbois

 

 

Et plus si affinités

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