Jeanne Moreau, Le Tourbillon d’une vie, 1928-2017 : … née bénie

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L’ouvrage de Marianne Gray, qui sort tout juste un mois après la disparition de Jeanne Moreau, n’est pas tout à fait une nouveauté. Une première version, parue en Angleterre en 1996, fut traduite en français (très bien) par Odile Demange et publiée en 2003 puis en 2010 par ce même éditeur parisien. Jeanne Moreau Le tourbillon d’une vie reprend le texte de 2010 et y ajoute deux chapitres finals.

Le cadeau de la langue anglaise

La comédienne était franco-britannique. Son père, originaire d’un village de l’Allier, tenait un café, place Blanche, à Paris et prit pour femme une danseuse de la fameuse troupe des Tiller Girls, à peine âgée de 17 ans, se produisant alors aux Folies Bergère. Jeanne devait s’en féliciter plus tard : « Il faut dire que je suis née bénie, d’une mère anglaise. Le cadeau de la langue anglaise, c’est toute une culture. L’anglais m’a ouvert beaucoup de portes ». Ajoutons que sa mère l’encouragea à prendre des cours de danse et ne s’opposa pas, comme son père, à sa précoce vocation artistique. Un des mérites de la biographie de Marianne Gray est d’insister sur le volet anglo-américain de la carrière de l’actrice, d’évoquer la réception de ses films dans les principaux pays anglophones et de mentionner des sources anglo-saxonnes (articles de journaux, émissions de télévision, témoignages de personnalités du cinéma). On y apprend que Jeanne Moreau passa à côté d’au moins deux productions américaines : le rôle de Varinia dans le Spartacus produit et joué par Kirk Douglas, réalisé par Stanley Kubrick et celui de Mrs Robinson dans Le Lauréat de Mike Nichols. Tout cela était assez peu connu en France. L’autre mérite de la Sud-africaine installée à Londres est d’avoir suivi pas à pas, près d’une vie durant, la carrière de l’actrice, ce qui lui permit d’obtenir sa confiance et plusieurs entretiens avec elle.

Un portrait fidèle

Malgré la structure monotone de l’ouvrage, conséquence de la chronologie, malgré quelques redites, la lecture en est instructive. C’est tout un pan du cinéma français et européen d’après-guerre, si l’on tient compte des excursions à Cinecittà et à Londres, qui nous est restitué. Le livre n’est pas une compilation d’articles mais un ouvrage très écrit. De même, l’auteure ne se contente pas d’établir une filmographie qui serait fastidieuse, compte tenu du nombre de nanars auxquels Mlle Moreau a contribué. Elle s’attache et s’en tient rigoureusement aux faits, ce qui lui permet de dresser un portrait fidèle quoique nuancé. Les amateurs d’anecdotes croustillantes en seront pour leurs frais. Elle retrace avec vivacité (c’est selon nous la partie la plus intéressante de la bio) les débuts de Jeanne Moreau au théâtre. On revit son entrée au conservatoire, dans la classe de Denis d’Inès ; l’engagement de l’apprentie-comédienne à la Comédie Française par Pierre-Aimé Touchard ; son passage au TNP (créé en 1920 par Gémier) animé alors par Jean Vilar, ce qui lui permet de donner la réplique à Gérard Philipe dans la Cour des Papes à Avignon ; l’obtention du rôle principal dans La Chatte sur un toit brûlant mis en scène par Peter Brook, frais émoulu de l’Old Vic. Si elle n’est pas encore une vedette du grand écran, elle y fait des apparitions remarquées, notamment dans Touchez pas au grisbi de Jacques Becker face au monstre sacré Jean Gabin.

La consécration

Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, un des auteurs de la nébuleuse de la Nouvelle Vague, la consacre au cinéma. Les Amants, du même cinéaste, fera scandale au-delà de nos frontières. Elle enchaîne pièces, films et aventures amoureuses. A la ville comme à l’écran, elle incarne un type de femme n’ayant peur ni des mots ni des actes et une forme d’élégance ou de sophistication  à la française. Elle bénéficie en outre d’une aura d’intellectuelle, ayant beaucoup lu, beaucoup vécu, beaucoup fréquenté d’importants personnages du monde de l’art de son époque, de Cocteau à Duras en passant par Anaïs Nin, Louise de Vilmorin, Jean Genet, Buñuel, Orson Welles, Joseph Losey, Truffaut, Miles Davis, Tony Richardson, Pierre Cardin, Peter Handke, Fassbinder, Klaus-Michel Grüber, etc. Avec la superproduction Viva Maria, du même Malle, l’industrie du 7e Art réunit en les opposant les deux stars hexagonales des sixties : elle et Brigitte Bardot. L’une, la blonde, s’affichant sans détour comme sex-symbol, l’autre, la brune, subvertissant les codes de la société gaullienne tout en conservant un air comme il faut. Jeanne Moreau a signé avec Simone de Beauvoir, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve… le manifeste des « 343 Salopes » pour la dépénalisation de l’avortement. Ce fut, d’après elle, son seul engagement politique véritable. Sur le plan artistique, elle prit aussi la défense d’Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque Française que l’administration voulait remplacer par un technocrate, au prétexte de mauvaise gestion, s’opposant ainsi à André Malraux, le père de sa meilleure amie, Florence, et l’auteur du film L’Espoir que Langlois avait préservé durant l’Occupation.

Réalisation et autres projets

La seconde partie du livre décrit son changement de registre à partir des années 70, quand les rôles intéressants commencent à se raréfier. Jeanne Moreau, angoissée mais infatigable, passe alors derrière la caméra. Trois longs métrages sont à son actif, dont le beau titre polysémique Lumière. Elle ne cesse de soutenir de nombreux projets émanant de jeunes cinéastes, prend part à des productions destinées au petit écran, à des émissions de radio, à des master classes dans des universités étrangères, s’engage dans des commissions officielles du CNC pour défendre le cinéma de son affection. Et elle joue, jusqu’à son dernier souffle, puisque elle figure dans le film Le Talent de mes amis d’Alex Lutz, sorti il y a tout juste deux ans. Rappelons également que Jeanne Moreau était aussi chanteuse. Après le succès de la chanson du Jules et Jim de Truffaut, elle a enregistré cinq disques de chansons, notamment avec Rezvani et sur des textes toujours poétiques et spirituels, montrant, si besoin était, sa justesse harmonique, sa faculté évocatrice, sa prosodie unique, travaillée par l’usage du tabac anglais.

Et plus si affinités

http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=84736100453610&fa=author&person_id=31

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