Jaurès – Penser l’art – Aude Larmet : Place à Jean Jaurès

Dans le cadre du Centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès, nombre de publications viennent ou sont sur le point de sortir cette année. Nous avons reçu en service de presse l’ouvrage d’Aude Larmet, Jaurès – Penser l’art, qui nous a intrigué pour la simple raison que nous ne connaissions pas l’intérêt de cette grande figure du socialisme français pour la chose artistique. Autant le rôle de mécène joué par Clemenceau pour son ami génial Claude Monet est connu depuis longtemps et contribue, s’il en était besoin, à la grandeur de cet homme d’État qui fut par ailleurs président du Conseil sous la IIIe République avant puis après le premier conflit mondial, autant il nous semblait a priori étonnant que le leader socialiste, dont les qualités d’orateur prouvent à elles seules qu’il avait nécessairement le goût du théâtre, ait, de longues années durant, entretenu une réflexion sur l’art.

Jaurès traite pourtant d’art à différentes époques de sa vie et de sa carrière politique, localement d’abord, puis au plan national, voire international, à l’occasion d’un congrès socialiste en Allemagne. Dans les cours de philosophie qu’il dispense au lycée d’Albi, en 1882 et 1883 ; dans sa thèse, De la réalité du monde sensible, qu’il soutient en 1892 ; dans quantité d’articles publiés à partir de 1893 par la Dépêche (sous le pseudo du « Liseur »), par d’autres journaux et, bien entendu, par L’Humanité, quotidien socialiste qu’il fonde en 1904. Si on ne veut pas remonter jusqu’à Vasari, on peut penser que la critique d’art s’inspire en France des « Salons » tels qu’ils furent commentés par Diderot à partir de 1759, manifestations qui ont évolué mais se sont, en quelque sort, perpétuées jusqu’à nos jours si l’on considère que la FIAC ou les foires de Kassel, Cologne ou Bâle relèvent de cette catégorie qui a survécu à la création du Louvre, à l’École des Beaux-arts, a résisté à l’engouement pour les expositions universelles, puis pour le cinéma et n’a nullement été menacée par la télévision.

Il apparaît tout de même que, dans l’ensemble, à quelque nuance près, l’homme de gauche Jaurès fut celui du compromis, du point de vue esthétique, celui du juste milieu ou, si l’on préfère, de la dialectique cherchant à dépasser des tendances opposées, par exemple celles entre les idées platoniciennes à « l’idéal supra-céleste » et celles d’Aristote fondées sur la mimesis, d’après Erwin Panofsky et les courants contemporains les plus divers, en passant par le débat lancé par Théophile Gautier sur l’art pour l’art (avatar qui ne doit pas être confondu avec le concept kantien du Beau comme « finalité sans fin ») ou les positions antagonistes entre les tenants du Positivisme en art (Hyppolite Taine) et les spiritualistes. À un moment, tout se passe comme si les hommes de gauche avaient tourné le dos aux artistes extrêmement avancés politiquement et esthétiquement (ceux proches du romantisme et du postromantisme) pour un art utilitaire, « naturaliste » (cf. Zola vs Baudelaire), « engagé », de « résistance », etc., qui annonce le tristement célèbre « réalisme socialiste ».

Jaurès se mêle de théorie des couleurs, préfère à celle, pourtant scientifique, de Newton les idées du philosophe Hegel et du poète Goethe. Pour Jaurès, la couleur est avant tout (avant la signification) sensation : « Les vrais peintres, ceux dont l’œil est réjoui par les formes, les clartés et les couleurs n’ont point de valeur symbolique, mais une valeur propre. » Malheureusement, serait-on tenté de dire, il ne tire pas de cette analyse les clés qui lui eussent permis de s’ouvrir à l’art moderne, de l’impressionnisme le plus pur au néo-impressionniste d’un Signac ou au pointillisme d’un Seurat. Après avoir écrit une telle phrase montrant son ouverture d’esprit potentielle, tout se passe comme si le message revenait au galop et reniait le médium. Il ne pousse pas non plus le bouchon trop loin, comme le fit, dès cette époque, Duchamp qui abandonna la peinture-peinture au profit du concept, ou le « rétinien » au profit du cérébral.

Jaurès passe la main à des critiques d’art qui en rendront compte dans L’Humanité. Ce sont des normaliens et, à son instar, des plumes, généralement pas plus amateurs que lui d’art moderne. Sauf exception : Léon Rosenthal qui, sans s’enthousiasmer outre mesure pour les peintres cubistes, reconnaît que ce sont des gens « sérieux » et les défend mollement en s’en prenant au public qui a la « détestable habitude de rire des choses » qu’il ne comprend pas. Et Marcel Sembat qui écrit de très belles lignes sur Matisse et, surtout, qui défend avec vigueur, et à juste titre, Van Dongen, dont la police censure un nu pas suffisamment… académique. Français, encore un effort si vous voulez être républicains.

 

Et plus si affinités

 

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