Hotel de Benjamin Nuel : une ontologie des personnages de jeux vidéo

Hotel c’est déjà cette ambiance lourde, de par les nappes sonores ronflantes qui accompagnent le générique ; ronflantes et trébuchantes, comme une machine devenue folle, qui tournerait sur elle-même en un mouvement aberrant, une machine qui se nourrirait d’elle-même, et c’est bien de ça dont il est question dans cette minisérie. Réalisée par Benjamin Nuel en 2009, et retravaillée pour sa diffusion cette année sur Arte, Hotel est construit à partir d’images d’un jeu vidéo réalisé pour l’occasion, même s’il est très largement inspiré de Counter Strike.

Selon la description officielle de la série : « c’est la paix entre les terroristes et les policiers échappés d’un jeu-vidéo, mis en retraite dans un étrange hôtel gardé par une poule. » Et ce que nous annonce la musique, c’est la façon dont chaque situation anodine glisse dans l’absurde : une scène de lutte entre deux gaillards qui se mettent à rouler et paraissent ne plus vouloir s’arrêter : c’est la façon dont Nuel s’approprie l’univers du jeu vidéo (sa physique particulière, ses codes, ses modes de fonctionnement) pour l’amener systématiquement, en le poussant jusqu’à l’aberration, dans un jeu de miroir où le regard finit par se perdre.

Le long des 10 épisodes, on suit le parcours des personnages dans leur quête identitaire mais aussi pour leur survie, dans un monde qui se disloque peu à peu par le développement du void, cet espace de néant qui pénètre par bloc ce monde sous cloche, découpant dans le ciel surplombant l’hôtel d’immenses monolithes à la contemplation duquel nos héros perdent la raison ou sombrent dans un état comme hypnotique. Que puis-je être ? La question qui hante les personnages de Nuel, se cristallise autour d’une dispute sur l’attribution d’une anecdote, puisque posséder la mémoire, c’est déjà posséder un pouvoir sur le monde et sur soi. Si tous les terroristes et tous les policiers sont respectivement identiques, on en vient à en reconnaitre certains, enfin dépassant leur statut de signes, de symboles, pour devenir des êtres.

Du prosaïsme des situations qui tourne toujours à l’aberrant, nos policiers, nos terroristes, nous montrent les mouvements de vie du monde lui-même, le glissement dans l’étrange, que le soin apporté aux images n’est pas sans renforcer. En effet, si l’utilisation d’un moteur de jeu-vidéo permet la plus grande liberté dans les mouvements de caméra, le jeune artiste en joue avec soin, amplifiant toujours cette impression de glissement dans l’irréel : celui des regards vagues, presque halluciné des personnages, qui découvrent en même temps que nous la mythologie de leur monde. Le tour de force d’Hotel, c’est finalement de montrer la nature de l’espace virtuel, cette nature autre, où ce que je suis n’est déjà plus tout à fait moi-même.

La plupart des événements scénaristiques sont inspirés d’une pratique assez particulière dans le domaine vidéoludique : le modding. Si Counter Strike (la principale inspiration du jeu) est lui-même un mod, cette pratique consiste en quelque sorte pour le joueur à passer de l’autre côté de la machine, puisqu’il lui est permis de manipuler à sa guise les différents objets dont est constitué le jeu. Ce qui est frappant dans le modding, c’est le glissement qui s’opère d’un statut de joueur à celui de créateur : le jeu n’ayant plus de règle, il glisse dans le domaine de l’expérience artistique, donnant libre cours aux délires du joueur. La poule d’Hotel, c’est justement le modder, qui manipule les personnages, et intervient quand l’un d’eux est pris dans un glitch, en se posant sur sa tête (prenant métaphoriquement son contrôle) : l’hystérie du personnage qui s’ensuit, c’est le délire de la rencontre avec son créateur : le face à face avec son dieu.

Par moments, on se croit dans Stalker, et dans chaque phrase, chaque situation sommeille un mouvement aberrant qui est celui de l’arrivée jusqu’à soi : puisque quand ces personnages de jeu vidéo – coquilles vides, conçues pour s’affronter – cherchent ce qu’ils sont, c’est notre propre devenir qu’on explore, comme si ce qui faisait l’humanité selon Nuel, c’était quelque chose qu’il fallait aller chercher, en oscillant entre espaces de prosaïsme et lignes de fuites, mouvements infinis.

Ce qui reste aujourd’hui d’Hotel, c’est un jeu, disponible sur le site d’Arte[http://hotel.arte.tv:443/void/], qui nous présente le monde maintenant disloqué de lhôtel, où des îlots d’objets flottent dans l’espace, et au fil de l’errance d’un îlot à l’autre, on peut visionner les différents épisodes de la série. Belle aventure.

Et plus si affinités

Autre exemple de Machinima (ce type de vidéos réalisées à partir d’un moteur 3D de « qualité inférieure », souvent des moteurs issus de jeux vidéos), l’excellent Freeman’s mind [http://www.youtube.com/watch?v=Ilg44zYOV6c] (qui s’adresse avant tout à ceux qui connaissent Half-Life, mais pas uniquement).

Le site de Benjamin Nuel [http://benjaminnuel.com]

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