Ghost in the Shell : deus ex machina

Ghost in the Shell, c’est deux films (Ghost in the Shell – dont la version 2.0 est un remake avec la technologie du second film – et Innocence) ainsi qu’une série de deux saisons : Stand Alone Complex. Ceux ci racontent l’histoire de la section 9, unité spécialisée dans la protection de la sécurité publique dans un japon futuriste. S’inscrivant aux côtés de séries comme Cowboy Bebop ou Ergo Proxy dans une mouvance d’animés de haute volée : exigeants, profonds et saturés de références. Si les films et la série racontent deux histoires en quelque sorte incompatibles, ils développent comme deux propositions parallèles, centrées sur des problématiques différentes, et un traitement presque opposé.

C’est la première force de l’univers de Ghost in the Shell, savoir s’adapter aux différents médias qu’il utilise, ne cherchant pas tant à les attirer à lui que de se fondre dans leurs possibilités. Si les films comme la série se déroulent dans un futur succédant à une guerre nucléaire, au coeur des intrigues politiques d’un Japon en crise, la série propose un panorama des grandes heures de la section 9, se donnant le temps de développer ses différents protagonistes et diffusant lentement et implacablement ses intrigues politiques aux airs de Metal Gear Solid, construisant patiemment ses thématiques. Le film, quant à lui, choisit intelligemment de resserrer son cadre autour des trois personnages les plus importants, dans un traitement également plus précis, fonçant droit au but vers des moments d’une intensité à laquelle les films doivent largement leur succès.

La structure narrative de GITS, plus encore que les autres réalisations japonaises du même type, se construit par agrégats symboliques. C’est à dire que, plutôt que d’évoluer comme un fil, l’iconographie se déploie comme un rhyzome : ce n’est jamais un fil qui se déroule de façon linéaire, mais plusieurs paquets d’images, de phrases qui s’assemblent par endroits : donnant l’impression fascinante d’une narration sans centre. En ressort un faisceau de possibles associations entre les éléments, différents niveaux symboliques qui s’entrecroisent puis divergent : l’image enfin libre, échappant à un soucis de rigueur absolue dans la cohérence, gagne largement en expressivité, en souplesse. Le rêve et la réalité se confondent en permanence, sans qu’il n’y ait de réelles indications pour les différencier : une chose et son inverse se rencontrent tout à coup – l’image pense.

Dès lors, c’est sans cesse une esthétique du double qui se déploie dans les films comme la série : le monde et son double qu’est le cyberspace, l’homme et l’automate, le corps et l’esprit. Le double c’est celui où je me retrouve, mais qui n’est pas moi, qui m’est étranger : c’est le reflet dans le miroir que je ne peux atteindre et où pourtant je peux me vérifier  Je retrouve la vérité par l’illusion. Et c’est quelque part le sens du ghost (cette chose en plus que l’homme possède sur la machine – l’âme) que d’être ce qui réuni l’authentique et la copie, devenue alors sans original : stand alone complex, puisque du corps et de l’esprit, la série se demande lequel a l’ascendant sur l’autre si des machines peuvent développer un ghost. Mais ce jeu de l’oeuf et de la poule prend enfin tout son sens quand Ghost in the Shell atteint enfin son paroxysme, à la fin de la série, dans cette scène pivot – qu’il serait blasphématoire d’aller raconter ici – comme si tout cet incroyable univers ne tendait que vers cet ultime tension : celle d’un chant contre la mort, « and death shall be no more ; death, thou shalt die ».

Dans une cosmologie japonaise, le destin du héros est de se fondre avec le monde, devenant dieu qui veille dès lors sur celui-ci : c’est ce que signifie la fin de Persona 3, et ce qu’incarne Killy (dans le manga Blame !). Dans l’univers de Ghost in the Shell : humains comme machines peuvent prétendre à cette transfiguration – déplacement du coeur de l’humanité dans la perspective du devenir – l’homme et sa création, comme deux lignes parallèles, se croisent alors, à l’infini. De cette lente dissolution ontologique, en niant l’humanité comme fondement, il ne reste enfin qu’une dernière phrase : « Laisser chacun vivre seul, sans faire de mal, libre, comme un éléphant dans la forêt ».

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