Fortune de France : pour un Humaniste cinquante fanatiques ?

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Ceux qui suivent les media l’auront noté, on parle actuellement beaucoup de religion, de fanatisme et de guerre en des termes qui flirtent avec l’indignation, l’incrédulité ou la panique. Peut-être parce que ce n’est pas la première fois et qu’on s’en souvient … ou qu’on l’a oublié. C’est bien dommage car c’est occulter ce temps à la fois béni et désespérant du XVIème siècle, né de l’Humanisme, détruit par les conflits de la foi. Fort heureusement et pour notre édification autant que pour notre plaisir, Fortune de France détaille cette fresque de plusieurs dizaines années, depuis le règne de François Ier jusqu’au meurtre de Henri IV. L’astuce ? Aborder les progrès et les crises qui ont ponctué ces années de « ténébreuses clartés » du point de vue de Pierre de Siorac, personnage haut en couleur dont l’auteur Robert Merle fait son narrateur et son fil conducteur.

Un choix judicieux car ce héros est le reflet de ses pairs : père protestant anobli par François Ier pour hauts faits d’armes, mère catholique issue d’une vieille famille aristocratique, Pierre est le puîné de sa fratrie. Éduqué dans l’esprit humaniste, il évolue entre les deux religions pour conquérir sa place sociale, son aîné héritant de la fortune et des terres. Ce sera sa chance … et la nôtre, car parti sur les routes apprendre son métier de médecin, Siorac nous promènera de ville en ville, de pays en pays, de Cour en Cour. Amours tumultueuses, duels et combats, voyages trépidants, rencontres surprenantes, … Sa route croisera les grands esprits de son temps, savants, artistes et poètes, les figures politiques éminentes, tandis qu’autour de lui s’animent des personnages que Rabelais ne renierait aucunement tant ils sont savoureux, originaux et représentatifs des enjeux et de la mentalité d’alors. C’est que ce siècle pose progressivement les fondations de notre rapport au monde, accouchant d’une nouvelle ère dans la violence et la barbarie la plus totale.

Pour un Humaniste cinquante fanatiques : prenant la plume au lendemain du meurtre de Henri IV, Siorac, qui était l’un des fidèles du Vert Galant et œuvra en tant qu’espion à son succès, raconte ses mémoires pour transmettre l’infamie et la bêtise des affrontements de conscience, prétextes au pires convoitises politiques. Si le massacre de la Saint Barthélémy constitue l’un des chapitres essentiels de cette saga, Merle n’occulte pas d’autres épisodes sanglants, ainsi la Michelade perpétrée à Nîmes par les protestants contre les catholiques. Descriptions riches de détails, péripéties propres au roman picaresque, rigueur héritée de Michelet, les treize tomes de cette véritable saga rédigée de 1977 à 2003 semblent un pur hommage à Dumas et on les dévore avec la même frénésie, tant le suspens est grand d’en savoir plus, tant ces figures sont attachantes au plus haut point parce que vivantes et particulièrement bien façonnées.

Particularité du texte et non des moindres, Fortune de France est rédigé en moyen français ce qui renforce le réalisme et la vraisemblance de ce témoignage qui bien que fictionnel reflète le schéma de pensée de cette époque. Pittoresque certes, mais néanmoins troublant car la lente plongée de notre pays dans les affres des guerres de religion déroule étape par étape les conséquences déplorables d’un fanatisme qui sert de prétexte aux pires convoitises politiques. Une fois de plus l’évocation du passé sert à comprendre un présent qui a tout d’une récurrence. A croire que l’Homme apeuré par le progrès se réfugie comme un enfant cruel dans les bras de l’ignorance et de la bêtise. Fortune de France demeure une référence littéraire et historique incontournable, le récit palpitant de notre entrée dans les Temps Modernes et l’occasion inespérée d’explorer ce territoire aujourd’hui délaissé du milieu scolaire qui en résume les méandres et les beautés en quelques pages de manuel bien indigeste.

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