Festivals de l’été / Les rencontres d’Arles 2011 : un zébu azuré au Mexique.

« Compte rendu sur les Rencontres d’Arles : il serait temps, je n’ai QUE 2 mois de retard … et je ne sais toujours pas ce que je vais raconter … personne n’a une idée de départ à me suggérer ???? parce que je l’admets, je sèche … »

Il est 11h du mat et je lâche cette confession d’auteur désespérée sur Facebook. Rarissime chez moi qui suis en général très prolixe dés qu’il s’agit de raconter ce genre d’event, c’est mon côté Shéhérazade. Sauf que là, la Shéhérazade est tombée en panne sèche.


Suffisamment étonnant pour s’interroger sur le pourquoi du comment … Pourtant il y avait de quoi dire :

un festival qui fêtait les 10 ans de sa nouvelle formule avec 47 expos disséminées au travers d’une ville superbe pour une année consacrée au Mexique, culture visuelle et colorée au possible donc forcément riche de promesses esthétiques ; au passage et il convient de le préciser, le festival a réussi à préserver la presque totalité de ses expos malgré les conséquences de l’incident diplomatique Florence Cassez qui a amené à annuler nombre de manifestations et commémorations artistiques au travers de l’Hexagone.

une visite effectuée bille en tête avec deux choix de travail : aborder le festival avec un minimum d’infos comme le ferait un visiteur lambda venu là par hasard (nous en avons croisés du reste) et qui découvrirait les photos sans aucune préparation ; visiter les expos accompagnée d’un photographe pro venu spécialement de Lyon – Vincent Diliz Delesvaux pour ne pas le nommer sur qui nous venions de boucler un article – et qui s’est gentiment prêté au jeu, histoire de nous communiquer ses ressentis de technicien et d’immortaliser ce festival avec son approche artistique.

 

une session 2011 placée sous le signe du zébu azuré ; l’année dernière on avait eu droit à un rhinocéros rose et je salue au passage la remarquable rétrospective consacrée au dessinateur de ces affiches, Michel Bouvet, qui se fend d’une vingtaine de projets pour chaque festival, projets allant de l’aubergine à l’antilope en passant par le dit rhinocéros (l’un de mes préférés, peut-être parce que c’était ma première visite au festival – oui que voulez-vous, je suis une Shéhérazade sentimentale – et que j’adore ce type de rose, et qu’un rhinocéros transformé en bonbon haribo, je craque), projets qui une fois concrétisés, dicteront l’identité des Rencontres et leur orientation jusque dans le merchandising (tshirt et mug) et dans les implications du public. Ainsi cette année on proposait aux visiteurs de photographier la statue du zebu azuré et de soumettre le résultat aux autres visiteurs.

Bref que du bonheur en perspective et le soleil au rendez-vous.  Alors où est-ce que ça a bloqué ? Je me pose la question depuis mon passage et les Rencontres viennent de fermer leurs portes que je commence à peine à trouver quelques vagues réponses :

trop d’images, pléthore même, une vague visuelle qui prend diverses colorations au fil des objectifs et des regards. Et des scénographies qui accentuent ce sentiment de noyade dans un espace volontairement démultiplié sur cette décennie ; à ce titre le seul volume des Ateliers est impressionnant. Murs saturés de petits formats, contraste entre gigantisme et minimalisme, dixit les Points de vue Prix Découverte des Rencontres d’Arles 2011 où cinq directeurs de galerie/conservateurs de musée/collectionneurs de renom produisent les travaux d’une quinzaine de photographes  à l’internationale, le tout dans la grande halle des Ateliers. Et je ne cite pas les autres spots eux-mêmes saturés d’images.

une violence latente dans les clichés proposés, avec notamment un intense moment de solitude émotionnelle en regardant les photos de Enrique Metidines, photographe mexicain spécialisé dans le fait divers trash, et une expo qui aligne des dizaines d’images de meurtres et d’accidents d’une agressivité insoutenable (une amie mexicaine m’expliquera que ce genre de presse « amarillista » connaît un succès énorme là-bas). Eprouvant sachant que rien ne préparait à ce choc sinon un écriteau avertissant les parents que la sensibilité de leurs petits risquaient d’être mise à mal ; difficile pourtant d’échapper vu qu’il fallait traverser la salle pour continuer le parcours. Donc obligé d’affronter ces images, et les réactions de plusieurs autres visiteurs avec qui j’ai pu discuter ont confirmé ce malaise et cette gêne qui relevaient du choc culturel.

une réflexion inévitable sur le rapport entre instantanéité photographique et travail de l’image pour accentuer le rendu et son effet sur le spectateur ; réalité magnifiée ou manipulation du regard ? La question ressort quand on observe les différentes étapes imposées par les commandes du New York Times Magazine, et les fiches techniques soumises aux photographes qui doivent finaliser ce job. Ainsi ces photos absolument sidérantes des techniciens appelés à réparer les puits de pétrole endommagés pendant la 1erre guerre du Golfe et dont les fonds en N/B ont été retouchés numériquement pour accentuer le caractère apocalyptique (Diliz m’expliquera comment on pratique). On en trouve le lointain écho dans les clichés pris pendant la révolution mexicaine qui d’un côté embellissent l’Histoire tout en montrant de l’autre la sordide réalité du conflit.


la démocratisation/vulgarisation de la photo via le règne du numérique, phénomène dont certains artistes se sont saisis pour poser la question du glissement de l’image. D’où ce manifeste posé par les cinq commissaires de l’exposition From here on annonçant une nouvelle ère de création et des œuvres récupérant les outils internet pour les mixer ainsi des tableaux exécutés avec des templates et des calligraphies proposées pour illustrer les sites web ou ces murs de verges (merci Apollinaire ??? ) photographiées en pleine action par leurs heureux et anonymes propriétaires et recomposées en mosaïque des plus inattendues ; on trouve le même genre de montage avec des télés du reste.

 


En bref et pour résumer, une session 2011 qui tue car le zébu azuré met les sabots dans le plat en posant la question du devenir de la photo. Et il le fait en mode ruade. Une ruade subtile parfois, intelligente toujours et surtout musclée, que je me suis prise en pleine face avec fort heureusement des moments de grâce et des connexions de thèmes à thèmes riches de sens :

– ainsi le travail des mexicaines Graciela Iturbide et Maya Goded qui portent un regard à la fois profond, intense et très pudique sur leur culture et les traditions qu’elle véhicule, entre dia de los muertos et sorcellerie indienne, entre périodes sacrificielles et prostitution de bas étage.

– ainsi les excès visuels de Daniela Rossel et Fernando Montiel Klint, eux aussi mexicains, mais qui donnent pour l’une dans le kitchissime grotesque et pour l’autre dans l’onirisme surréaliste, proposant un regard à la fois drôle et pathétique sur les retombées humaines d’un monde voué au consumérisme.

– ainsi les super héros de Dulpe Pinzon – des mexicains exilés aux USA qui envoient leur maigre salaire acquis dans des conditions plus que difficiles à leurs proches pour les faire vivre et que la photographe a fait poser comme des personnages de comic books – à mettre en perspective avec le regard que Yann Gross porte sur la vallée du Rhône, son ancrage, ses us et ses coutumes avec les clichés de Horizonville.

– le projet « Inside out » de JR impliquant 6000 personnes venues faire leur portrait dans la cabine spécialement installée à la Grande Halle pour les coller ensuite afin de protester en faveur d’une cause qui leur est chère, projet d’envergure auquel répond le travail d’avant-garde des agences VII de Brooklyn et TENDANCE FLOUE de Montreuil qui ont su s’imposer dans les années 2000 face aux poids lourds Reuters, Agence France Presse et Associated Press alors que les autres agences déclinaient progressivement, cela avec une démarche : «Avant tout nos images sont là pour questionner, regarder le monde à travers ces enjeux essentiels qui font que nous écrivons en images une idée « politique » de ce que nous croyons être le monde. Subjectivité essentielle de la photographie qui n’est pas là pour apporter des preuves mais plutôt pour donner à penser ou à douter.

 

Je vous avais prévenus : la session 2011 était dense, étoffée … le zebu azuré est animal de conviction et les Rencontres orchestrées à l’ombre de ses cornes furent pour le moins perturbantes. N’allez pourtant pas croire qu’elles s’inscrirent au-delà du pessimisme. Ce serait oublier le parcours intitulé « Education » sur lequel j’aimerais clore ce report. Outre les révélations mises en lumières par l’opération SFR-Jeunes talents (à noter les portraits de femmes israéliennes et palestiniennes signées Françoise Beauguion ou ces visages de belles au saut du lit de la main de Claire Delfino) il convient de revenir sur les initiatives pédagogiques mises en place par les lycées et les centres aérés pour initier les ados à la pratique de la photo, ainsi Des Clics et des classes.

Des ados qui ne manquent ni d’imagination ni d’audace et dont certains font preuve d’un talent évident. La relève semble assurée. Un nouveau mode d’éducation à l’image aussi. Une prise de conscience nécessaire ?

 

Des millions de mercis à Vincent Diliz Delesvaux pour sa présence, ses explications … et ses photos.

 

 

Et plus si affinités

http://www.rencontres-arles.com/A11/Home

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