Expositions : Canaletto, Guardi & co ou Venise en majesté architecturale

Ces derniers mois, Paris a accueilli deux expositions consacrées à Canaletto, le grand peintre vénitien. Musée Maillol d’un côté, Musée Jacquemart-André de l’autre. Deux institutions reconnues pour la qualité et le prestige de leurs évènements. Et deux exhibitions qui partagent la même thématique. Risqué ?

Effectivement à traverser les salles des deux musées, on retrouve les mêmes points de vue, des tableaux aux paysages similaires (La Piazetta, la Dogana, le Rialto, … bref les grands points névralgiques qui aujourd’hui attirent les touristes du monde entier), des angles, des lumières, des couleurs semblables. Et l’on peut se demander s’il n’y a pas redite. Sauf que la chose n’est pas si simple et c’est d’ailleurs là que c’est intéressant.

En partageant ce sujet, les deux musées jouent la complémentarité. Maillol se concentre uniquement sur la figure, le vécu de Canaletto tandis que Jacquemart-André  met en parallèle Canaletto et Guardi pour ouvrir sur leurs successeurs et la diffusion d’un mode de représentation, d’une vision spécifique de la Sérénissime.

Vous l’aurez compris, pour accomplir ce petit voyage dans le temps et l’espace, débutez par Maillol pour rabattre sur Jacquemart ensuite. Et faites les expos le matin, car l’après-midi c’est franchement blindé de monde, (j’ai personnellement sillonné les deux expos au milieu des groupes scolaires et des retraités, et ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour se concentrer et profiter des tableaux dont la plupart sont accrochés dans des pièces petites qui n’offrent pas le recul nécessaire pour une observation optimale).

Quand à la scénographie, elle est minimaliste (étonnant chez Maillol qui privilégie toujours des mises en scènes superbes qui nous replongent dans le contexte). Pas de musique de Vivaldi non plus (dommage et tant mieux, on ne peut plus envisager un tableau de Canaletto sans entendre sonner Les 4 saisons à ses oreilles –qu’est-ce que vous croyez que j’écoute à l’instant où j’écris ces lignes 😉 – donc un gros manque mais aussi l’occasion de détacher les images de cet accompagnement musical presque forcé , …

Restent donc les tableaux presque en brut et une classification salle par salle simple à aborder, claire et très efficace avec des textes de présentation qui vont droit au but. Et qui nous fournissent les enseignements à tirer des ces portraits d’artistes :

  • leur mode de fonctionnement, la chambre d’optique utilisée par Canaletto pour restituer les proportions architecturales avec cette exactitude presque maniaque, ses carnets de croquis exceptionnels, le travail d’observation incroyable, les balades incessantes dans cette ville magique qu’est Venise à rechercher le coin à représenter, la diffusion de la veduta, cette carte postale d’avant l’heure, que s’arrachaient les collectionneurs, plus particulièrement les anglais qui en truffèrent leurs cabinets de curiosité ;
  • l’émergence du tourisme consécutif à la fascination absolue opérée par ce miracle urbain d’une cité posée sur l’eau comme un vaisseau majestueux et tranquille, et le désir obsessionnel des visiteurs étrangers de repartir avec une petit bout de cette ville splendide apposé sur une toile, panorama précis ou caprice, vue fantasmagorique qui mêle paysages existants et univers imaginaires ;
  • l’action du premier agent artistique, Joseph Smith, marchand anglais qui devint le représentant de Canaletto auprès de la clientèle britannique, le délestant ainsi du poids de l’administratif et du marketing, pour laisser le peintre à son occupation favorite, tandis que se développe dans son sillage une intense activité économique dont Guardi et consort tireront également profit.
  • la prise de conscience de ce qui diffère entre les deux maîtres : Canaletto qui restitue sa chère cité avec un amour incomparable du détail, comme un de ces décors de théâtre qu’il peignait avec son père (un grand nom dans ce métier), une toile peinte qui englobe la perspective, en met plein la vue, avec cette lumière très légèrement rosée qui irise le délicat sommet des coupoles ; Guardi qui place dans ces décors invraisemblables les humains qui y vivent, ces vénitiens si pétulants que Goldoni a décrit à longueur de pièces et d’éclats de rire et que nous voyons grouiller, s’agiter, s’interpeler d’une rive à l’autre, courir le long des quais tandis que minaudent les jolies femmes dans leurs gondoles.

 Un coup de cœur énorme enfin pour le travail de Bernardo Bellotto, neveu de Canaletto et son héritier artistique, pour la vigueur de son trait, le mouvement qu’il prête aux lourdes façades baroques, cette capacité à vivifier l’inanimé, la modernité de ces clichés rapides, des instantanés qui introduisent une émotion, une évanescence préromantique qui fera basculer Venise du théâtre baroque dans la poésie lyrique.

A voir au plus, les deux expos se terminent très bientôt.

 

Et plus si affinités

http://www.museemaillol.com/

http://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/evenements/canaletto-guardi

 

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