Documentaire / Léviathan : Anatomie d’un monstre

Il serait idiot de chercher à minimiser la dimension écologique de Léviathan, c’est sans hésitation une part de son propos. Esthétiser un film comme celui ci, c’est se réfugier dans ce vieux mythe qui nous permet de dormir tranquilles : l’art c’est l’expérience personnelle, l’émotion esthétique, pure en quelque sorte. En tant que producteurs d’images dans une culture où la vue est le sens qui prime absolument, les arts visuels sont toujours confrontés à leur place dans un réseau saturé d’informations dans lequel ils viennent s’insérer, se plaçant nécessairement vis à vis de ce qui a autour. Si on peut voir ce positionnement de l’image comme un énoncé politique, refuser la dimension écologique de Léviathan pour en faire un objet de pure contemplation, c’est un autre énoncé, une pirouette poussiéreuse par laquelle on évacue ce qui nous dérange.

Seulement, la caméra de Léviathan est couverte de sang, littéralement : cahotée sur le flanc de l’énorme chalutier, glissant sur le flot qui l’inonde de façon intempestive, elle zigzague entre les torrents de cadavres de raies, et à chaque goutte de sang, d’eau sale et saturée de mort qui se pose sur la caméra, c’est la peau même du spectateur qui en accuse le contact salé, dé-virtualisant son rapport à ce qui est montré : on se voit dans l’œil mort d’un poisson inerte, dans le regard de ce marin qui s’endort ; on se demande comment il peut regarder la télévision et son visage nous répond par l’évidence de l’épuisement qui suinte de tous les pores de sa peau, sa silhouette qui semble planer au milieu de l’image et glisser dans le virtuel : c’est nous qui regardons.


Réalisé par Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel à bord d’un chalutier, Léviathan est l’anti-documentaire, où chaque action reste cryptique, toujours à la limite du compréhensible. Le film ne nous explique rien, mais nous plonge dans un voyage à l’intérieur d’un monstre, qui nous ballote dans son sillage de créatures dévorés, de cadavres rejetés. C’est qu’il s’interroge sur la façon dont on peut encore briser l’épais vitrage qui nous sépare du monde : bien loin d’Une vérité qui dérange, le film instille son discours par le dessous de la peau, quelque chose qui gratte de plus en plus fort. Il nous rappelle qu’on a un corps, et c’est comme un électrochoc : on retrouve la sensation de l’écume sur la peau, le toucher salée de la mer, le contact du métal rouillé, l’odeur du poisson, la fraicheur du vent marin ; de là, plus de virtualisation possible. La force de Léviathan, ce n’est pas son propos, c’est comment il l’achemine jusqu’à nous, comment il l’instille dans nos sens ; dès lors, qu’on veuille bien admettre son discours ou non, c’est tout pareil. Tout le monde est tombé de sa chaise : voilà.

Leviathan Trailer July 2012 from Sensory Ethnography Lab on Vimeo.

Le film se saisit de l’héritage du cinéma expérimental américain, revisitant les abstractions organiques de Stan Brakhage, l’image qui fouette de Jonas Mekas, les purs mouvements de Michael Snow pour en faire comme la synthèse et se dégager finalement de leur poids. Explorant une imagerie associée au Black-métal, on y retrouve ces forces païennes qui sommeillent dans les grandes entités industrielles, de l’usine à la plate-forme pétrolière, un imaginaire de rouille et de béton, dont la rigidité, la façon dont ces matériaux nous repoussent, nous refusent toute chaleur, n’appelle en réponse qu’une litanie de hurlement. Plutôt que de nous montrer le monstre, l’immense chalutier qui dévore la mer, Léviathan propose un développement narratif de proche en proche : un espace construit par morceaux qui se replient constamment les uns sur les autres. Un film anatomique qui, organe par organe, se propose d’explorer l’immense créature : ses tripes, ses mâchoires, ses membranes, ses membres monstrueux.

Il nous plonge dans cette esthétique de la limite, mettant en scène les êtres et les choses sur la frontière entre ce qu’ils sont et une absence de soi : les oiseaux/poissons dans un ciel/océan, les cris monstrueux des machines, et les hommes aux gestes mécaniques qui peuplent le monstre, devenus comme ces parasites qui vivent sous le ventre d’un requin, fantomatiques et sans visage : c’est leur peau qui devient figure dans les pores béants qui baillent comme pour gober l’air qui suinte autour d’eux, leurs paupières calcinés sont devenues leur voix, criant d’horreur dans les entrailles du Léviathan.

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