Le Démon de la Croisette : il était une fois le cyclope Harvey Weinstein …

On va la faire clair, cela faisait longtemps que je n’avais pas bouffé un bouquin avec autant de rapidité et d’avidité. Moins de 24 heures pour boulotter 270 pages percutantes qui évoquent Harvey Weinstein par le petit bout d’une lorgnette cannoise tenue par son ancien chauffeur attitré. Mickaël Chemloul raconte ici avec force détails dans quelles circonstances il a rencontré le nabab d’Hollywood, comment il a travaillé avec, et pourquoi il s’est finalement barré en courant !

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Portrait d’un psychopathe

Le tout assorti de coups et blessures caractérisés, plus un burn out, une dépression, une camisole chimique pour tenir le choc … Bref Chemloul revient de loin, et s’il quitte ici le volant pour la plume, c’est en mode thérapie par l’écriture, ce qui donne à son témoignage un punch inimaginable, une sincérité poignante, une authenticité d’autant plus effrayante. Depuis sa première rencontre avec celui que tous à Cannes surnomment au choix le gros porc ou le cyclope jusqu’à sa fuite devant la brutalité viscérale de ce client complètement fou, c’est le portrait d’un psychopathe qui se précise page après page.

Avec son lot de jeunes femmes séduites et plus ou moins forcées, bien sûr, au-delà du soutenable. Mais aussi les brimades, le harcèlement subi par les collaborateurs qui l’accompagnent, les professionnels qu’il produit, les concurrents qu’il n’a aucun scrupule à écraser. Peut-on séparer l’homme du producteur ? A ce stade là, il faut carrément opérer à la tronçonneuse, parce qu’aussi génial soit-il, Weinstein est dangereux. Physiquement. Psychiquement. Pour lui-même comme pour son entourage. Un dingue, dont l’égo grossit à chaque nouveau succès, avec les conneries et écarts de conduite qui vont avec.

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Tout le monde savait

Obsédé sexuel, adepte de la violence verbale et psychologique, totalement dénué d’empathie, capable de changer d’attitude en un quart de seconde … il ny’a pas à dire, c’est un émule du Dom Juan de Molière qu’on voit débouler à chaque festival, un pur profil de pervers manipulateur … qui va toujours plus loin, sûr de sa toute puissance, de son impunité … jusqu’au point de bascule. Puis la chute. Une déchéance épique, qui laisse un goût amer en bouche. Ce type avait tous les talents, une femme magnifique, du fric, du pouvoir. Pourquoi tout bousiller ?

Autre malaise profond qui transparaît dans ces pages : tout le monde savait, personne n’a rien dit ; acceptation totale, regards gênés qui se détournent quand le cyclope baise une toute jeune fille semi-consentante sur un capot de bagnole à quelques mètres d’une soirée rassemblant tout le gratin du festival … La scène suffit à expliquer cette omerta. Ce gars peut d’un coup de fil ruiner la carrière de n’importe qui dans la profession et en dehors. Comment a-t-on pu lui accorder tant de pouvoir au sein d’un système économique aussi essentiel ?

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La chauffe

Le fric roi : Chemloul met en évidence les rouages de cet univers du cinéma, dont l’économie de la ville dépend. Il nous emmène dans les coulisses du festival, évoque la folie de cette quinzaine faussement magique, les rendez-vous qui s’enchaînent, les projections, les castings, les soirées, les remises de prix, la montée des marches … le glamour s’efface pour la réalité d’un business sans pitié dont tous vivent, hôteliers, restaurateurs, commerces de luxe ou non … et parmi tout ce petit monde, les chauffeurs.

La chauffe … une profession codifiée que celle des chauffeurs professionnels. Presque une confrérie comme au temps jadis, avec sa hiérarchie, ses aristocrates. Sa cooptation, ses reconnaissances. Ses impératifs de discrétions et de loyauté, mais aussi ses risques. C’est aussi ce microcosme que Chemloul nous fait découvrir, avec force détails et anecdotes, une passion évidente, chevillée au corps. Un rêve d’entrepreneur que Weinstein va vouloir briser, et c’est ce qui le rend encore plus insupportable. Cet irrespect total de l’autre.

Et plus si affinités

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