Correspondances à L’Espace Louis Vuitton : variations sur le mail art

Eleanor Antin, 100 Boots On The March, 1972

L’exposition Correspondances à l’Espace Louis Vuitton est dédiée au Mail Art, cet art « postal » qui émerge dans les années 1950 – devenant vite une sorte de branche de l’art conceptuel. Parallèle à la pratique de l’évènement documenté, des balades dont on livre seulement le trajet retracé sur une carte ou un caillou ramassé au bord de la route, le mail art se caractérise par la virtualisation de l’ oeuvre d’art : si l’ oeuvre finit bel et bien physiquement entre les mains d’un acquéreur ou les caves d’un musée, elle n’est que la trace de son voyage – ce qu’elle apporte, ce n’est pas sa présence mais bien la documentation d’un déplacement, d’une pratique. Pour les artistes qui s’y adonnent de façon abondante dans les années 60, il s’agit avant tout de court-circuiter le marché de l’art et la machine muséale : dématérialiser une oeuvre d’art en n’en donnant qu’une documentation, c’est cette émouvante utopie libertaire dont l’entrée de 100 Boots d’Eleanor Antin au MoMA en 1973 vient sonner en quelque sorte le glas.

Jan Dibbets, On May 9, 1969

La lettre, c’est cet objet qui relève du collage par excellence parce qu’il n’est nulle part, toujours écartelé entre son origine (incarnée par le timbre) et sa destination (inscrite sur l’enveloppe), puisque si l’objet est sous nos yeux, l’ oeuvre elle, est dans ce nulle part de la machinerie postale. Collage donc, parce qu’elle n’a qu’une réalité spatiale virtuelle, mais qu’en parallèle elle appelle par leur évocation des espaces bien réel : c’est tout un imaginaire du voyage qui accompagne le timbre – sans compter les facéties des artistes qui envoient une carte postale représentant un pays depuis un autre – mais un voyage dont on n’a que l’absence – et qu’on ne peut donc pas acheter, en tout cas pas au début. Dès lors, c’est un jeu sur les formats, la personnalisation des enveloppes, le mystère de leur contenant (puisque certains paquets ne sont pas ouverts), sans compter cette présence de l’artiste ou de l’envoyeur, qui par la présence du timbre, évoque encore ce geste un peu rituel, comme un baiser, de passer sa langue sur le timbre pour le coller.

Une exposition sur le mail art a toujours quelque chose de paradoxal, cet aspect un peu triste de l’animal mis en cage – ce qu’Erik Verhagen, le commissaire de l’exposition, jouant cartes sur table, annonce dès le début du joli texte qui accompagne l’exposition. Seulement, même sous verre, ces lettres et autres oeuvres voyageuses gardent quelque chose de leur force par le morceau d’intimité qu’elles viennent restituer – comme les très belles photographies de Jan Dibbets (Halifax Diary), prises à intervalle régulier lors d’un voyage un train – réaffirmant l’art comme pratique au quotidien : faire de l’art comme on balaye devant sa porte, voilà une belle idée.

De l’humour corrosif des envois de Ray Johnson au touchant prosaïsme des 100 Boots, l’exposition propose une variation sur un art en liberté, ni ici ni là, un parcours ludique et plein d’humour, où la légèreté de la pratique n’en porte que mieux le sérieux de l’aspiration qu’elle véhicule – l’exposition est gratuite qui plus est, ce serait dommage de la rater.

Ray Johnson, Untitled, 1984.

Et plus si affinités

Le site de l’Espace Louis Vuitton

Très beau site dédié à Ray Johnson

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.