Cinéma / Hannah Arendt : disséquer la banalité du mal …

En moins de deux semaines, j’ai pu voir l’avant première de Evil Dead et une représentation de Grand Guignol. Deux soirées durant lesquelles j’ai allégrement pataugé dans l’hémoglobine de synthèse et les mutilations factices. Ce que d’aucuns considèrent avec dédain, d’autres avec rejet, les troisièmes persuadés que ce genre de « spectacle » engendrent la violence et l’horreur. Et pourtant … l’horreur, la vraie, c’est dans Hotel Rwanda, La déchirure, Elle s’appelait Sarah qu’on la voit à l’œuvre. Quand ce n’est pas en direct live ou presque sur nos écrans de télévision, d’ordi, de smartphone.

L’horreur d’hommes qui en détruisent d’autres. Parce qu’ils sont des monstres, parce qu’ils sont cruels, parce qu’ils sont pervers, parce qu’ils sont fous, malades, … ou tout simplement parce qu’ils sont fourbes, lâches et impersonnels ? La banalité du mal : celui que l’on commet sans plaisir ni gloriole, simplement comme des exécutants, parce qu’on fait partie d’un mécanisme qui englobe plusieurs segments, plusieurs rouages, séparés mais imbriqués qui en accomplissant leur tour de roue conduisent à l’écrasement horrifique.

Voici en substance la théorie forgée, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois par Hannah Arendt au cours du procès du nazi Eichmann. Nombreux furent ceux qui pensèrent qu’elle l’excusait, qu’elle le défendait même, jetant alors l’opprobre sur elle. Rares furent ceux qui comprirent que la philosophe juive allemande, rescapée d’un cheveu de la déportation, profondément marquée par ces journées atroces d’internement, par la perte de volonté qui en résulta, par l’exil aux USA, se fit violence pour distancer ses peurs, sa révulsion … et analyser.

Un philosophe doit être seul, lui enseigna son maître et amant Heidegger, avant qu’elle ne le quitte, niant les affinités fascistes de ce dernier. Il doit être seul pour réfléchir, percevoir, comprendre. S’attaquant au pire, lors d’un procès ultra médiatisé en forme de catharsis, qui intervient après un enlèvement, dans un pays à peine façonné, contesté, qui cherche à s’imposer au milieu du chaos d’une région implosive, Hannah Arendt va démonter tous les rouages de cette horlogerie et tendre un miroir bien peu glorieux à l’humanité. Dans le reflet, ce spectre : n’importe qui aurait pu être à la place de Eichmann.

En choisissant de raconter ce mécanisme, la réalisatrice Margarethe Von Trotta donne un coup de pied dans la bonbonnière rose de facilités du biopic. Remarquablement tourné, jouant sur les silences, les plans rapprochés, la contemplation, avec des couleurs neutres, des clairs obscurs, son portrait sonne juste de cette femme à part, isolée parce que volontairement seule, audacieuse car convaincue, solide car connaissant ses limites et ses forces. Le film se concentre sur les quatre ans de gestation de cette théorie, alors source de scandale, aujourd’hui fondatrice autant que prophétique sur les forces sombres à l’œuvre en chacun de nous.

Ce lent parcours, cette élaboration à la force de l’intellect sont servis par l’actrice Barbara Sukowa. Egérie de Rainer Werner Fassbinder au même titre que Hannah Schygulla, la comédienne s’est déjà frottée à des rôles complexes comme Rosa Luxemburg. Chanteuse, elle apporte au rôle sa voix, une présence incroyable dans les modulations, les respirations. Drôle, concentrée, observatrice, amoureuse, déterminée, inflexible même, nous la voyons jouer de toute la palette des émotions qui sculptent la femme et nourrissent la philosophe. La galerie d’acteurs qui l’entourent, incarnant les proches d’Hannah Arendt trouvent parfaitement leur place face à cette intelligence à l’œuvre, qu’il s’agisse de la soutenir comme son mari, sa meilleure amie ou sa secrétaire, son éditeur également, ou de lui tourner le dos comme le feront la plupart de ses intimes, choqués car trop subjectifs.

Et c’est probablement là l’enseignement de ce film : rien de bon ne vient de l’immédiateté. Face à l’horreur, il convient de n’être submergé par les passions que le temps de s’en purger … pour mieux réfléchir ensuite, comprendre et réellement neutraliser la source du mal. Encore faut-il en avoir, la force, la volonté, la patience et le courage.

Petit avertissement : le film est long, complexe … vous aussi allez vous retrouver en situation de lutte, contre le réel, d’analyse constante (c’est d’ailleurs là l’une des forces profondes du film) ; aussi nous vous conseillons vivement de consulter les dossiers pédagogiques délivrés par le distributeur. Cela vous apportera des clés précieuses. A lire avant ou après, mais à lire tout de même pour accentuer l’éclairage et comprendre toujours plus.

Et plus si affinités

http://www.sddistribution.fr/fiche.php?id=71

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