Casse-noisette par le Ballet national de Chine : un rythme endiablé

Photo : DR

La Seine musicale a présenté en cette fin d’octobre une version chinoise du ballet Casse-noisette de Tchaïkovski dans une chorégraphie plurielle signée Zhao Ming, Wang Huan Huan, Wang Qi Sizheng, Zhang Yixiang et Feng Ying. La greffe orient-occident a-t-elle pris ?

Un long voyage

L’histoire de Casse-noisette a beaucoup voyagé. A l’origine, il y a le conte d’E.T.A. Hoffmann, Nussknacker und Mausekönig (Casse-noix et le roi des souris), publié en 1816. Moins de vingt ans après, Alexandre Dumas, passionné, comme Théophile Gautier et Gérard de Nerval, de la littérature d’outre-Rhin et des Romantiques en particulier, en donna une version française, ornementée mais fidèle, L’Histoire du casse-noisette (1844). Ce texte tomba, plusieurs décennies plus tard, entre les mains des frères Modeste et Piotr Tchaïkovski. Le premier, qui officiait comme librettiste, transforma le récit en pièce de théâtre pour le jouer dans le cercle familial avec ses neveux ; le second suggéra l’idée d’en tirer un argument de ballet au prince Vsevolojski, le directeur des théâtres impériaux, qui confia la rédaction du livret et son traitement scénique à Marius Petipa. Pour des raisons de santé, ce fut l’assistant de celui-ci, Lev Ivanov, qui se chargea de la chorégraphie. Tchaïkovski composa la musique en 1891, en grande partie à Rouen. En décembre de l’année suivante, le ballet-féerie fut créé sur la scène du théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.

Casse-noisette entre rêve et réalité

Le succès ne vint pas immédiatement. Tchaïkovski n’était d’ailleurs pas totalement satisfait de sa partition. Les coupes pratiquées dans le texte d’origine l’avaient aussi un peu contrarié car il estimait que l’on avait affadi le récit. Rappelons l’argument. Nous sommes en Allemagne à la veille de Noël. Deux enfants, Fritz et Marie (rebaptisée Macha en langue russe puis Clara, du nom de sa poupée dans la nouvelle hoffmannienne), attendent avec leurs cadeaux. Le garçon reçoit, cela s’entend, une armée de petits soldats. La fillette, qui, curieusement, a été « oubliée », doit se contenter d’un lot de consolation : un casse-noix comme on les fabrique encore de nos jours à Nuremberg – qui n’a à voir avec les ustensiles de métal que l’on connaît chez nous puisqu’il se présente comme un oblong bonhomme en bois peint brisant les noix avec ses dents lorsqu’on actionne une vis sans fin. Autant dire que le frère, turbulent ou jaloux, a tôt fait de casser le… casse-noix ou, du moins, ce mécanisme. La fillette s’éprend de son objet brisé (car prisé par le frangin) et en prend soin comme d’une poupée. Tant et si bien qu’il se métamorphose en un beau jeune homme qu’elle finira par épouser après moult péripéties hybridant objets inanimés, animaux et humains. Rêve et réalité.

Un effet de « fusion »

Pour la version du ballet voulue par Feng Ying, la fête chrétienne de la nativité a été remplacée par la célébration laïque du Nouvel an chinois et le style esthétique général, danse, décors, costumes compris, est celui de la « fusion ». L’action a été délocalisée dans l’empire du milieu, à une époque incertaine pour ce qui est du temps « présent » : entre l’avant-guerre et les années quarante d’avant la Révolution, le féerique étant relié au début du XIXe siècle, à l’époque d’Hoffmann et celle de Napoléon si l’on en croit les uniformes de hussards et les formes caricaturées des canons. L’imaginaire extrême-oriental vise d’une façon générale à acclimater rite européen et fantastique hoffmannien. Avec ses cortèges d’animaux du zodiaque, ses lanternes dans la nuit, ses pagodes silhouettées, ses soieries et ses costumes riches de couleurs éclatantes, le Ballet national de Chine nous offre un exemple de transfert culturel plutôt réussi. On n’a pas touché à la partition jouée live et dans l’esprit par l’orchestre Pasdeloup.

Une question d’élasticité ?

D’où vient que notre adhésion au spectacle ne soit pas totale ? Nos réticences concernent surtout la chorégraphie et la qualité de la danse. Il faut dire qu’avec A Sign of Love (2014) de Bertrand d’At, le Ballet de Shanghai avait placé la barre très haut, prouvant du même coup que la Chine pouvait parfaitement interpréter le style occidental classique, ou plus exactement romantique, aussi bien que le néoclassique. Les danseurs sous la houlette de Madame Feng Ying manquent selon encore un peu de métier et donc de l’assurance qui va avec. Ils sont bien entendu disciplinés – en plusieurs endroits, on a même l’impression d’assister à la version scénique du film Le Détachement féminin rouge que Mme Ying dansa jadis au théâtre. On regrette cependant l’absence d’élasticité du mouvement, d’arrondi dans le port de bras et de fluidité dans l’enchaîné. Les idées chorégraphiques sont chiches et, quand on en tient une, on n’hésite pas à la bisser (cf. l’enroulé et le déroulé d’une bande de tissu autour d’une ballerine repris plus loin avec une ficelle). Au lieu d’opter pour la simplicité qui suffit à une partition aussi éblouissante, on a émaillé le show d’audaces d’un autre temps comme ces déhanchements, ces dandinements qui se veulent suggestifs et qui datent au moins de Roland Petit.

Heureusement, ces défauts s’estompent après l’entracte. Le deuxième acte gagne en poésie et en intensité avec les danses du monde chères à Tchaïkovski comme à l’école russe de Petipa. Ces dernières, très subtiles et virtuoses techniquement, permettent aux ensembles de briller. Les qualités acrobatiques du corps de ballet s’y expriment dans leur diversité. On a ainsi assisté à de spectaculaires bonds et nombre de routines sont exécutées pieds nus. Ces prouesses délivrées à un rythme endiablé ont enchanté le public.

Et plus si affinités

https://www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/ballet-national-de-chine_e233

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