Burlesque planète / Louise de Ville : « Tout ce qui se passe sur scène doit avoir une signature. »

Louise de Ville from Louise de Ville on Vimeo.

Notre précédent portrait burlesque était consacré à Juliette Dragon, papesse du genre. Avec Louise de Ville, c’est à l’avant-garde féministe et subversive que nous nous situons. Cheveux noirs, yeux aigue marine, visage aigu de chatte siamoise, la demoiselle sait embraser son public d’un doux battement de cils … pour le renverser cinq secondes plus tard d’un hurlement hystérique. En témoigne cette photo « A poil » :

Ce cliché résume l’esprit de la belle américaine : prendre les choses au pied de la lettre pour tout dynamiter et fouiller profond en dessous des décombres. Tous ses personnages sont à l’encan : la ravagée Princess Hilton (mix de la Belle au bois dormant de Disney et de Paris Hilton), Betty Cracker, (projection de la femme au foyer des fifties qui glisse de la maman à la putain en un coup de hanche alors qu’elle prépare des cookies dans sa cuisine) … jusqu’à Louis de Ville, numéro de drag king particulièrement convaincant :

Vous l’aurez compris, je pense, Louise est actrice avant d’être strip teaseuse. Pour elle, l’effueillage est le support d’une réflexion. Pas pour rien qu’elle n’est pas tatouée dans un univers où la plupart de ses consoeurs passent à l’aiguille. Elle veut rester intacte pour continuer de se métamorphoser : souplesse de création perpétuelle oblige !

L’un de ses premiers rôles fut la Desdemone d’ Othello. Là encore le hasard n’existe pas : incarner une des héroïnes shakespeariennes les plus emblématiques car victime consentante d’une jalousie aveugle typique de la possessivité masculine annonce l’engagement féministe de Louise et la réflexion constante qu’elle mène, numéro après numéro, sur la place de la femme dans notre société.

Selon elle, le féminisme se résume en une phrase simple : « je décide pour moi-même ». Si la prostitution assumée est tolérable et ne doit pas être jugée, la prostitution forcée et ses différentes formes sont inacceptables car imposées contre la volonté. Difficile de trouver ses repères, ses limites, sa liberté et son autonomie dans un univers où la féminité est prédéfinie et instrumentalisée.

Betty speaks, Moral panic, Pretty Propaganda, … les performances de Louise parcourent les mythes de la femme, poupée, épouse, princesse, danseuse, charmeuse, fatale pour interroger cette délicate réalité de la volonté qui détermine le sujet souverain. La femme veut-elle réellement être telle qu’elle se présente pour entrer dans un cadre, un rôle ? Pas facile d’assumer celui de mère, de femme parfaite, efficace, présente, consolatrice, bonne cuisinière, toujours sage et vertueuse.

Cette difficulté, Louise la met en scène entre paillettes et grotesque, entre caresse et coup de poing, préparant soigneusement ses numéros. Ainsi « From Russia with Love”, espionne venue du froid pour se dévêtir, séduire et trahir … à l’image de ces femmes soldats qui usaient de leur féminité pour déstabiliser les prisonniers interrogés à la prison d’Abou Ghraib ? On ne le dirait pas en voyant cette vidéo

Et pourtant. Louise a monté cette chorégraphie en s’appuyant sur des coupures de presse concernant la place et l’intervention des femmes soldats dans la fameuse prison et le processus de tortures mentales mis en place pour obtenir les aveux. Recherche, scénarisation, message, tout fait l’objet d’un travail d’approfondissement universitaire. Autre exemple, la machine masturbatoire qu’elle utilise dans un numéro de Moral panic et qui est directement inspirée d’un prototype breveté en 1879, dans le sillage des travaux de Freud sur l’hystérie, le tout mis en scène en mode cinéma muet.

La demoiselle a de la suite dans les idées, il n’y a pas à dire. Adepte du do it yourself, elle m’accepte en coulisse lors d’un de ses passages à La Manufacture. Je la vois se préparer entre velcro, confetti, éventail, scotch double face et cache tétons … et c’est là que je comprends qu’un strip tease se calcule à l’envers ; tout est conçu pour faciliter le déshabillage rapide et la gestion des accessoires. Du théâtre qui n’aurait presque rien à envier à Brecht et au cabaret berlinois de l’époque Weimar dans le souci du détail !

Et l’audace ! Dixit « Like a peach » performance mise en place dans le cadre du Cabaret Organique, au cours de laquelle une Louise démaquillée, décoiffée et grimaçante se désincarcère d’un costume qui déforme son corps jusqu’à l’obésité. L’ensemble de la mise en scène interroge le culte de la jeunesse : « la beauté dans le vieillissement, le vieillissement en beauté ». Une claque élégante et fière au jeunisme.

La réalisatrice Chriss Lag a consacré un documentaire à l’enfant du Kentucky : Portrait of a bad girl retrace ce parcours aussi prolixe que provocateur, où l’intellect enrichit le sensuel, ou l’humour rehausse la séduction, où la beauté est parfois coquine, parfois pathétique, toujours émouvante. Figure de proue d’un engagement à la fois queer et libertaire, par delà les codes et les symboles, les interdits et les a priori, Louise de Ville prétend que « tout ce qui se passe sur scène doit avoir une signature ». Et c’est là le secret, l’âme profonde de cette artiste : la conviction et l’honnêteté.

Merci à Louise pour son accueil et sa gentillesse.

Et plus si affinités

http://louisedeville.com/

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