Album : Stacey Kent – The Changing Lights

Pas d’ouragan sur le Kent, aucun risque de ce côté-là. Tout du dernier CD (en date) de Stacey Kent, The Changing Lights, est bercement, calme, grâce, volupté, velouté, suavité, chatterie, galanterie, caresse, délicatesse, joliesse, j’en passe – Joe Pass itou. Les ballades se suivent et se répètent, sans se ressembler totalement, d’infimes variations permettant de les distinguer, sur les plans rythmique, mélodique et harmonique. Changing Lights pourrait d’ailleurs s’intituler Light Changes

À l’image, le ralenti produit toujours un effet esthétisant qui dépouille êtres et choses de leur pellicule de réel. Et des défauts mêmes qui font leur qualité. Pour ce qui est de la musique, qui nous intéresse ici, Tom Jobim déclara, paraît-il, un jour que la bossa nova résultait d’un alanguissement de la samba. Le courant musical qu’il inventa avec Vinícius de Moraes, João Gilberto et quelques autres ne devrait rien, historiquement parlant, à notre crooner guyanais Henri Salvador, si l’on en croit wikipedia. Ce dernier, précurseur dans le domaine du boléro amolli (assez proche de la samba-canção), chantait en playback le tune « Dans mon île », accompagné à la guitare, dans le film d’Alessandro Blasetti Europa di notte / Nuits d’Europe. Ce long métrage n’est sorti qu’en 1959, alors que les jeux de la bossa étaient déjà faits en 1958, année de la parution du 78 tours emblématique Chega de Saudade. Le nouveau son s’imposa également avec le film de Marcel Camus Orfeu negro (1959), scénarisé par Vinícius, et, à partir de 1962, grâce au concert bossanovesque du Carnegie Hall, enfin, avec l’immense succès du disque fondant en 1963 bossa de João Gilberto et jazz du saxophoniste Stan Getz dans le 33 tours A Garota de Ipanema / The Girl from Ipanema.

L’écoute régulière de cet album a sans nul doute inspiré la chanteuse américaine Stacey Kent, dès sa plus tendre adolescence. Cette veine produit effectivement l’essentiel du fond musical de son CD, son dixième, où elle reprend nombre de standards de Tom Jobim, Sergio Mendes et Luis Bonfá et propose des chansons récentes faisant partie de ce genre musical. De même que la diva japonaise du tango Anna Saeki a poussé sa passion jusqu’à s’imprégner du castillan et de l’accent argentin pour interpréter la milonga, Ms Kent a longtemps baigné dans le portugais auriverde avant d’étudier le plus sérieusement du monde cette langue, en à peine un an, et de s’autoriser à chanter la bossa en v.o., lors du festival Paulista de jazz de 2008. Les morceaux de son disque ont été arrangés par Jim Tomlinson, saxophoniste, compositeur et, accessoirement, époux de la gente dame, dans l’esprit même des ballades cariocas. Le timbre mais aussi la discrétion, la retenue, le léger retrait vocal de Stacey Kent rappelle la mise en place, toujours juste, du chant par rapport à la guitare de João Gilberto, comme le suggère le musicologue Zuza Homem de Mello. Les chansons nouvelles de Tomlinson et Kazuo Ishiguro respirent cette « brise cool » évoquée par de Mello lorsqu’il mesure l’influence de la chanson moderne brésilienne sur le jazz à partir de 1962-63.

Que ce soit au piano ou à la guitare, les accords des tubes d’antan comme, du reste, ceux des chansons écrites de nos jours, suivant une mode « nova » qui date un peu sont ornés de 11es et 13es, diminuées ou augmentées, dès le premier titre du CD, « This Happy Madness » que chantait en anglais Tom Jobim. La jeune femme agrémente la mélodie d’aigus tout à fait supportables et ne surdramatise jamais le contenu des lyrics, aussi mélancoliques soient-ils (cf. le voyage pluvieux et transeuropéen « The Summer We Crossed Europe in the Rain » qui fait penser au titre du film de Blasetti). Stacey Kent définit la saudade comme « une nostalgie diffuse, dirigée vers ce qu’on a perdu comme vers ce qu’on n’a jamais eu ni vécu. » Le percussif et joyeux rythme du classique du genre, « Samba de Uma Nota Só » (Tom Jobim, Newton Mendonça) nous est livré dans sa version anglo-saxonne, celle que donna autrefois Ella Fitzgerald, exécutée plus sobrement, sans effet expressif excessif. Qu’on se rassure : la saudade revient au triple galop avec le morceau entêtant rédigé en portugais par Antonio Ladeira et Tomlinson, « Mais Uma Vez ».

Plus légère et quotidienne est la chanson « Waiter, Oh Waiter » qui se rapproche de la variété internationale et de l’easy listening destiné à la bande FM, incluant un long solo de flûte signé Mr Kent. Dans « O Barquinho » dû à Roberto Menescal et Ronaldo Boscoli, le premier joue, excellemment du reste, de la guitare tandis que M. Tomlinson nous administre un élégant solo de saxophone. Le titre suivant, celui-là même retenu pour l’ensemble de l’album, « The Changing Lights », est un des plus réussis, question arrangements, variations tonales et changements atmosphériques. La guitare (probablement celle de John Parricelli) y est à peine électrifiée. La samba est comme mise en abyme puisqu’elle est le point de départ de la chanson. « Insensatez » de Jobim devient « How Insensitive » en américain. La voix de la jeune femme est au diapason avec le solo calfeutré de son compagnon d’armes, la batida irrégulière du guitariste et les notes étouffées du joueur de clavier. Tomlinson rend hommage à son illustre compatriote, Charles Chaplin, en passant « Smile », l’air du finale de Modern Times (1936) au filtre du style éthéré de Copacabana, qui freine bel et bien le tempo et ne peut s’empêcher d’y ajouter quelque ornementation impressionniste (debussyenne). « Like a Lover » et « The Face I Love » sont pour nous dans le mainstream de la jolie musique décorative. Le thème intimiste « A Tarde » met en valeur la voix unique de Stacey, qui passe avec aisance d’une octave à l’autre, simplement soutenue par la six cordes.

Last but not least, la chanteuse nous gratifie d’une « Chanson légère » écrite en français par Bernie Beaupère et Tomlinson, introduite par des arpèges guitaristiques, poursuivie par la chanteuse en personne, sans pratiquement aucune inflexion yankee, l’accent tonique typique de l’hexagonal étant toujours bien placé, développée enfin par le pianiste et les frappes à contretemps du très bon batteur. Avec cette chanson d’amour qui conclut son « album brésilien », Stacey Kent prouve que le jazz cool peut, paradoxalement, être on ne peut plus chaud.

 

Et plus si affinités

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