Album : Prohom – Un monde pour soi

On s’extasie habituellement sur le franc parler de Saez et ses facéties verbales. Ouep, la provo a du bon, mais pour qu’elle porte, elle doit être dosée au phonème près. Et pour ça il convient de savoir s’arrêter en chemin sur le fil du rasoir. A ce petit jeu d’équilibriste, Prohom est expert. Un acrobate sans doute aucun, qui regarde notre monde avec un petit sourire ironique, en coin, mordant quand il le faut, pas besoin de serrer les mâchoires pour faire mal, lui se contente d’une légère  pression bien sentie et c’est bon, on boite consciencieusement jusqu’à la fin de ces albums dont il a ponctué sa prolixe carrière.

Quatre en tout depuis son entrée dans l’arène musicale en 1997, le cinquième sortant ce jour pour ajouter un chapitre plus intimiste à la liste de ses amertumes et de ses fulgurances. Un monde pour soi annonce direct la couleur, il s’agit d’introspection, dans la veine d’un Sartre disséquant avec plaisir nos enfers partagés. Chose rare, ici la musique, riche d’arpèges electro traversés de vibrations rock, très vive, dansante, rythmée, mouvante de sa propre respiration, augmente la puissance des textes ciselés à la lame, sans jamais en dévorer la force, rehaussant les termes clés comme des pièges à loup.

Nous voici en plein dans un univers intermédiaire entre la contestation de No one is innocent, l’émotion révoltée d’Aston Villa, le dandysme verbal de Askehoug. Prohom confirme néanmoins son identité tout en jouant la demi teinte de l’intime, la crise personnelle, le rapport de force, l’impossible communication. Terminé en majesté sur l’ultime tentative de contact de « Un monde pour soi », l’album amène à cette enième chance d’ouverture saisie au vol de trouver « l’amour, le bonheur » par toute une succession d’étapes en forme d’échecs, de refus. Mais c’est bien connu, tel le Sisyphe de Camus, l’homme remonte sans coup férir la pierre qu’il a vu dégringoler de la montagne. Inlassablement.

De cette impossible et perpétuelle quête de l’Autre, on retient l’équilibre sinueux de « Un mot sur tes lèvres », la lente, haineuse et froide reptation de « Je voudrais que tu sois morte » (anti thèse du terrible « Ne me quitte pas » de Brel ?), et cette magnifique déclaration en forme de cri de liberté « Demande-moi » dans la veine de « Georges », qui confond l’amour de l’autre et ce besoin vital de respirer par soi-même en refusant le fusionnel avilissant. « Satisfaire les deux parties en présence » ? De morceau en morceau, des extraits de films, des répliques soulignent ces crises, ces incompréhensions, théâtrales, Prohom n’a pas cotoyé les planches pour rien, et c’est là la force de sa musique : elle est dramaturgique, scénarisée, visuelle. Ecrite. Phrasée.

Du très grand art, qui a tant à nous dire.

Et plus si affinités

http://www.prohom.com/